Delphine Zana

Le Roi oublié de Chausey

Le Roi oublié de Chausey - Bruno de Montmirail Il y a quelques jours de cela, alors que je traînais lamentablement mon short long sur les plages de Chausey, j'ai rencontré Bruno Ier, le roi oublié de cette charmante contrée qui déplie ses côtes vers une mer souvent absente et lunatique que les rochers eux même semble contrariés.

Il était là sur son bateau, assis sur son trône posé à l'avant du pont. Il venait de pêcher une daurade et il avait un petit sourire papale. ( j'écris papale, car j'ai cru au début qu'il portait une sorte de toque mais s'étaient ses cheveux)

Ses mains posées timidement sur sa molle braguette, il m'a regardé d'un oeil méfiant, un peu embrumé aussi, et j'ai compris qu'il avait du fêter sa daurade.

Aussi, tout de go ! J'ai sorti ma carte orange et je me suis présenté comme le journaliste du magazine « HISTOIRE A LA CON ». Je lui ai aussitôt demandé s'il voulait se plier à quelques questions. Il a tout de suite accepté. ( visiblement s'était sa première interview )

Le bateau bougeai un peu et j'avais du mal à tenir debout. Bizarrement et malgré le roulis, sa tête restait dans l'axe, seul le mat gisait de droite à gauche ( c'est beau cette image « gisait » ) et le ressac de la mer enfin revenue, ne semblait pas le gêner. J'en conclu qu'il devait salement être défoncé.

Bref ( bien que ce terme ne s'écrive pas, c'est dans une conversation qu'on dit « bref » ), je n'ai pas eu le temps de lui poser ma question qu'il s'est livré tout entier, comme une tonne de poissons libérés par le filet et qui glisse mollement sur le pont du chalutier. Il m'a confié qu'il était issu d'une dynastie de vieux Celtes et qu'il était né dans les volutes ( ça fait longtemps que j'ai pas utilisé ce mot ) d'une fumée amusante. Qu'il avait longtemps régné sur les bigorneaux de l'île avant la grande guerre. Pas celle des tranchées, celle des nuages. Oui mesdames et messieurs ( Ca on le dit à la télé normalement ) Il m'a parlé d'une guerre atroce, que les historiens n'ont pas daigné coucher sur leur livre de mémoire, la guerre contre la pluie qui humilie et humidifie notre Ouest si cher. Las de ce temps et de tant de reproches et d'invectives sorties de la bouche des parisiens en cirée jaune. Il avait déclaré la guerre aux cumulus, qu'il allait nommé : « la guerre du nimbus contre l'érectus ». Elle dura trente ans, il se battit avec acharnement, sacrifiant des millions de parapluies, de K Way et autres abris de ce genre mais, ce fut en vain, il du capituler la mort dans l'âme. Je lui ai donc demandé pourquoi ? Quelle en était la raison, la cause, l'effet, les conséquences, en somme : Pourquoi ?

Il s'est servit un verre de rosé, d'une main, l'autre étant resté sur sa couille, il m'a répondu cette phrase incroyable que réaliste, géniale, sensationnelle, toute droit sortie des lèvres d'un fumeur amusé. « Monsieur, on ne peut rien contre un ennemi qu'on ne peut pas identifié ! Les nuages se transforment tout le temps. »

De Gaulle lui même, n'aurai jamais prononcer phrase. J'ai compris que j'avais devant ma propre béatitude, un roi exceptionnel, dont le seule ambition était d'arrêter les nuages et qui, parvenu au bout de son utopie avait abdiquer pour se consacrer aux daurades. Exilé sur son rafiot entre St Jacut et Chausey il tentait d'occuper son exil en comptant les vagues qui se déhanchaient devant sa proue.

Notre conversation a duré longtemps, jusqu'au moment où il s'est arrêté d'un coup et m'a demandé :

- Comment va votre carburateur ?

Il m'a parlé de pointeau durant deux heures et je me suis éclipsé vers le soir, après trois litres de rosé.

Ainsi existe, fut et sera le roi de l'inutile le roi oublié de Chausey.

John Philipp SOYERS


Y'a plus rien à lire, faut remonter maintenant !